Couleur France

Ils se sont habillé d’un Gilet Jaune.

C’est évidemment, d’abord, parce que la goutte d’eau qui a fait débordé leur vase les a piqué, une fois de plus, dans leur statut de conducteur. Et vu qu’il y a de cela plusieurs années, on leur avait déjà imposé, sans préavis, contre monnaie sonnante et trébuchante, au nom (bien sur) du bien commun, de s’équiper tous de ce bel apparat, ils l’avaient donc tous sous la main. Ou plutôt sous leur siège.

J’entendais d’ailleurs, l’autre jour, un éminent socio-démographe, appelé comme beaucoup d’autres « spécialistes » éclairés, en renfort de journalistes décidément forts démunis dans leur tentative de décryptage de ce mouvement inédit, s’étonner avec un sourire tout aussi sympathique que moqueur, que l’on puisse ainsi être aussi irrationnellement attaché à son véhicule au point de se sentir personnellement heurté lorsque ce matériel est attaqué physiquement ou financièrement. Mais c’est simplement parce qu’au delà de la caricature du collectionneur ou du passionné de bagnoles qui vouent un amour presque charnel à leur voiture qu’ils retapent, bichonnent, lustrent au moindre instant de temps de libre, pour le Français du commun, la voiture est une part plus qu’essentielle de leur vie quotidienne d’un point de vue matériel, social, temporel ou financier.

Que l’on aime conduire ou non, la voiture est aujourd’hui un des premiers postes budgétaire des ménages. Pour beaucoup, le premier, ou deuxième plus gros crédit. Il faut acheter sa voiture, entretenir sa voiture, nourrir sa voiture, faire contrôler sa voiture et, lorsqu’on joue de malchance, réparer sa voiture. Autant de charges contraintes et, à chaque fois, à chaque étape, surtaxées, qui empiètent, au fur et à mesure qu’elles s’empilent et s’additionnent au détour de nouvelles lois arbitraires, punitives non débattues et à effet immédiat, sur le porte monnaie de chacun et sur des postes de plus en plus essentiels.

Que l’on aime conduire ou non, la voiture est une des premières choses que l’on utilise dans sa journée. Non par plaisir, mais parce que c’est une nécessité physique. On se lève, on s’habille, on boit son café et… on monte dans sa voiture. Pour aller au travail, pour conduire ses enfants à l’école, pour aller chez le médecin… C’est là, monsieur le sympathique démographe, que votre cartographie du mouvement, certes plus important dans certaines zones périurbaines ou rurales que dans des villes équipées de transport en commun, témoigne de son universalité géographique.

Alors que notre président prônait lui même, il y a quelques mois, une nécessaire notion de mobilité dans le travail, moquant ces « fainéants » qui refusent de se déplacer sur 50 kilomètres pour aller trimer contre un SMIC, et qui, sur de simples avis statistiques, cherche à nous démontrer sa juste bonne foi dans « l’obligation » de fermer toujours plus de services hospitaliers, sociaux ou administratifs de proximité, reconnaissons qu’il est pour le moins suspect de le voir, dans le même temps, surpris que l’on puisse nommer « double peine », voir « anti écologique » (puisque apparemment c’est le sujet) d’être forcé, non seulement de parcourir toujours plus de distance pour faire les même choses mais en plus de le faire pour plus cher.

Que l’on aime conduire ou non, enfin, pour beaucoup d’entre nous, la voiture est également une des dernières garanties de liberté, de loisir et d’évasion. Après le travail, après les corvées, après les obligations, notre véhicule est l’outil qu’il nous reste pour sortir de notre quotidien, de notre écran, de nos murs, seul ou en famille, pour voir enfin le monde et respirer. Partir se promener en forêt, aller admirer une plage, se nourrir de la chanson d’une vague se brisant sur la côte, s’étonner de croiser le chemin de la nature dans sa simplicité et sa beauté bénévole et ainsi, peut être, se découvrir des notions écolos à vouloir protéger tout ce qui n’est plus nous.

Voilà pourquoi, entre autres, Monsieur le démographe, un conducteur est tellement attaché à sa voiture. Pas attaché au sens affectif, mais dans un esprit de pure nécessité. A tel point qu’il peut avoir une réaction viscérale et protectrice lorsque l’on touche à cet objet qui, à lui seul, garanti l’accomplissement de tellement de besoins évidents du quotidien. En touchant à notre voiture, que l’on aime conduire ou non, que l’on trouve cela beau ou non, que l’on soit fan de tuning ou non, on touche à un des outils devenu des plus essentiels et dans lequel on investi, parfois par obligation, le résultat de notre labeur, de notre sueur. Que cela plaise ou non, que cela soit écologique ou non, elle est, dans notre société, pour la plupart des hommes, le seul instrument permettant d’accéder au travail, au loisir, à la santé, voir la sécurité.

Ils se sont donc habillés d’un Gilet Jaune.

C’est aussi pour être vus facilement au carrefour, à l’entrée des stations, des avenues ou bien des autoroutes qu’ils prévoyaient dès le début d’occuper. C’est une sorte de réflexe immédiat pourrait-on dire, issu d’une longue tradition de luttes sociales où, pour être entendu, il faut gêner les autres. Bloquer. Paralyser cette société qui, quelque part vous agresse. On peut vouloir créer un des mouvement les plus originaux de ces dernières décennies, dans sa complexité, dans son organisation, tout en utilisant, presque par réflexe, les stratagèmes habituels que l’on a l’habitude de voir (ou de subir soi-même).

Mais ce filtrage flashy, au rond point, à l’entrée des villes ou des zones commerciales, arbore, d’avantage de sourires que de poings levés vers le ciel. Il sonne, pour qui prend le temps de voir et d’écouter, plus comme une invitation, certes un peu maladroite, que comme une volonté de nuire. L’idée est d’interpeller où le jaune est là pour réveiller celui qui n’a pas encore vu, ce conducteur qui roule dans l’abrutissante obscurité de son quotidien. Impassible, résigné, d’un coup surpris par l’éclat des bandes réfléchissantes qui se dressent, soudain, au milieu de son chemin routinier. Il sortira peut être alors de sa torpeur pour comprendre qu’il subit, lui aussi le même sort.

Certains rouspètent encore et ne veulent pas comprendre, que ceux qui sont en face, sont en fait du même bord. Est-ce un principe d’éducation qui dicte que la grève n’est pas une solution? Sont ils dans un état second où leur condition fait qu’ils sont encore loin de l’exaspération? Ce seuil de tolérance est d’ailleurs un des plus grands enseignements de ce mouvement quand on constate l’élévation des CSP venues grossir les rangs. Lorsque l’on touche au porte monnaie, on avait presque l’habitude, qualifiée par certains cyniques de logique, d’entendre rouspéter ceux que d’autres condescendants ont une fois nommé les « sans-dents ».  Mais regardez ces gens, ces nouveaux gens: des travailleurs d’hier, des travailleurs du jour, des petits patrons, des classes moyennes ou Sup. Il n’est encore une fois nul besoin de brandir une quelconque statistique pour constater d’un œil que la diminution du pouvoir d’acheter (que l’on devrait plutôt mesurer en terme de « mal à boucler les fins de mois ») touche aujourd’hui des niveaux sociaux de population de plus en plus élevés, ou, plus exactement, rabaissés.

Et c’est peut être là un des plus fort, bien qu’inconscient, moteurs de ce nouveau mouvement, parce qu’il est générateur de peur. Au delà de l’augmentation justifiée ou non d’une taxe, lorsque les gens constatent que, derrière ce gilet, se trouvent tant de personnes qui ce sentaient jusqu’alors épargnés, le pauvre est aussi effrayé de voir l’ancien riche rejoindre sa misère que l’ex-nanti de venir dans un cercle dont il se croyait, jusque là, à l’abri. Si cela me touche moi, qui me croyait protégé, alors, cela peut toucher tout le monde. Chacun est concerné. Alors rejoint moi, toi, et encore toi, qui te pense tranquille, dans ta voiture. Prend ton gilet. Toi aussi, tu en a un. Tu es comme nous. Nous sommes pareils.

Ils se sont habillés d’un Gilet Jaune.

C’est à l’inverse, et c’est le paradoxe de ce genre d’exercice, pour être distingué. On se veut être, ou représenter le peuple mais l’on a également besoin d’une marque, d’un fanion, d’une bannière pour se regrouper ou être reconnu. L’objectif est d’abord de faire tâche dans le paysage, puis, en ralliant à sa cause, d’agrandir cette tâche pour en faire la plus grande qui soit jusqu’à bouffer la nappe.

Les grands de notre petit monde ne manquent pas de jouer de cette distinction, aussi momentanée soit elle. Elle devient vite une arme dans leur bouche d’experts communicants où le Gilet Jaune, ainsi identifié, casté, cloisonné, est exclu nominativement de fait du reste de la France. Et c’est d’autant plus pratique dans ce mouvement sans chef, sans organisateur, sans intermédiaire. On personnalise cette masse si difficile à caricaturer pour enfin pouvoir nommer l’ennemi.

Les lèvres du gouvernant se crispent en nommant, non sans un soupçon dénigrant d’arrogance dans le ton, ces « Gilets Jaunes », potentiels fauteurs de trouble (mais sans fait, sans preuve), empêcheurs de consommer en rond, responsables d’accidents « en marge » du mouvement (donc, par définition « à côté », pas « dans »). On peut les accuser, là aussi, sans nom, sans preuve, d’homophobie, de racisme, de sexisme, simplement parce qu’au milieu de cette foule un homme qui était peut être du mouvement, ou pas, mais qui n’était peut être qu’un agent municipal qui passait par là, par hasard, ou un casseur infiltré, comme c’est la cas dans tellement de manifestations, a eu un geste ou un mot déplacé.

Très arrangeant  aussi pour les médias, tellement désappointés tant par le fond que par la forme de cette manifestation impromptue, venue de nulle part, attendue par personne et qui s’est développé sur de nouveaux outils de communication qui pointent du doigt leur propre incompétence à véhiculer avec justesse et impartialité la voie du peuple. Cette nouvelle marque ainsi déposée leur a, d’un coup, permis de réunir de tas de petits bourgeois polémistes-experts, soit disant éclairés, autour d’une table, pour évoquer avec condescendance ces « Gilets Jaunes », ajoutant, dès qu’il le peuvent, « des gens parmi les plus démunis », sous entendu ‘plus démunis que nous ». Le phénomène ainsi nommé, on peut enfin raconter une histoire, vendre un papier, analyser, tenter de placer cette apparente masse informe sur une ligne simple et unique entre droite et gauche, noir et blanc, bien et mal. Il est toujours trop compliqué, dans un strict temps imparti entre deux pages de pubs de dire qu’il y a aussi du gris.

Et malgré tout, malgré le froid, le temps, les commentaires faciles. Malgré l’incertitude, ils ont gardé leur Gilet Jaune.

C’est enfin et surtout pour être vu de loin, de bien plus loin que leur point de blocage, de leur quartier, de leur ville, de leur campagne. Etre vu de ceux qui ne les voient plus que comme des lignes et des colonnes dans d’obscures livres de comptes d’Etat où les grands joueurs du Casino de France jouent avec leurs pions, par cette simple habitude que tant qu’ils gagnent, ils jouent. Et si, malgré cette couleur criarde, on ne les distingue pas, gageons qu’ils se rapprocheront de l’œil, jusqu’à ce qu’il les voit.

Après les « Bonnets Rouges » et les « Nuit debout », par ce simple costume voici que sont nommés ces tous nouveaux grognards « Les Gilets Jaunes ».