C’est la classe !

Depuis quelques jours, sur les réseaux sociaux, on voit fleurir quelques messages un peu désabusés qui s’étonnent, voir s’offusquent, du quasi mutisme des stars du show biz à propos des Gilets Jaunes. Il est vrai qu’en parcourant les programmes disséminés sur la trentaine de chaînes gratuites de notre toile télévisuelle, lorsque l’une d’entre elles se voit, malgré elle, pointée du doigt par un micro inquisiteur lui imposant sans préavis une prise de position immédiate et tranchée sur cette brûlante actualité, on sent plus qu’une réserve. Une gêne. Bon, c’est vrai, il y en a qui ne se mouillent jamais. Mais tout de même, des Bruel, des Balasko, des Noah, des Robin, traditionnellement si prompts à montrer leur philanthropique minois pour des causes justes, du droit au logement aux Restaux du Cœur, on aurait pu penser les apercevoir, ici ou là, affichant par principe leur soutien,vu qu’il est tout autant question de gens qui ont du mal à remplir leur frigo. Et pourtant, rien. Ou quasi.

Même du côté des animateurs, des éditorialistes ou des journalistes, ont ressent une étrange prise de recul instinctive, une méfiance, comme un dompteur qui a du mal à maîtriser la bête et tourne autour jusqu’à trouver la faille. Je me suis, par exemple, étonné de l’étrange distance marquée par Yann Barthes et son équipe depuis le départ du mouvement. Ils sont capable d’aller asticoter un inconnu à l’autre bout du monde pour dénoncer une demi-phrase raciste ou homophobe qui a fait le buzz sur les réseaux sociaux (ce qui qui est évidemment une belle croisade à applaudir des deux mains), mais pour Jacqueline qui pleure sur un rond-point depuis quinze jours parce qu’avec le peu qu’elle perçoit d’une retraite qu’elle pensait méritée et acquise, elle doit aller piquer dans le frigo de sa fille pour manger tout le moi, là non plus, rien, ou quasi. A peine un sketch sur la tête à Macron durant son discours ou la ridicule disproportion des chars policiers gavés au gazole durant la dernière manif.

Cette réticence est d’autant plus étrange si l’on considère que, pour les uns comme pour les autres, ces gens, ces « péquins moyens », lorsqu’ils ne sont pas occupés à bloquer un carrefour, constituent leur première et principale clientèle. Des ménagères de moins de cinquante ans avec un gilet jaune, il y en a plein les rues !

Je crois que la première raison à cela, c’est la peur de l’inconnu, travers humain par excellence qui historiquement engendre le racisme et fait naître des guerres. Rien que ça. Peur de l’inconnu parce que les Gilets Jaunes sont multiples et sans tête, un OGNI, Objet Gueulant Non Identifié. Jean Michel Apathie l’a encore dit hier avec une moue sans équivoque : « on ne sait pas qui ils sont « … ben, t’affoles pas Jean-Mi, c’est juste des gens !!!

Objectivement, il n’est pas nécessaire d’être un fin journaliste pour se rendre compte que ce mouvement déplace une foule hétéroclite où se mélangent tous profils sociaux et politiques. Et c’est sans doute ici que le bas blesse car la cause attire autant des gens de droite que des gens de gauche voir d’extrême droite et d’extrême gauche. Se défendant comme étant apolitiques ils sont suspects d’être de toutes les politiques, y compris les plus moches. Se défendant de n’avoir aucun meneur ils sont suspects d’être poussés dans toutes les directions. Bien sur, pour qui s’est déjà battu dans un conflit social ou pour une cause quelconque, il n’est pas rare de se retrouver avec autour de soit des gens d’opinion, de milieu ou d’origine complètement différents, des gens que l’on n’aurait jamais cru pouvoir croiser ou fréquenter avant. Et cela ne signifie d’ailleurs pas que l’on va coucher avec, mais juste qu’à ce moment-là, on doit se battre ensemble.

Or, tout cela inquiète notre petit monde de l’écran. Difficile de se risquer à l’image au côté de quelqu’un qui risque d’être en fait un facho. Difficile de défendre un petit retraité qui se retrouvera peut-être samedi en garde à vue simplement parce qu’il était dans le coin avec son gilet, au mauvais moment et qu’il ne courrait pas vite. On le voit bien, ils sont embêtés. D’un côté ils ont du mal à ne pas être compatissants lorsqu’ils entendent la détresse et de l’autre, comme ils n’ont rien de tangible, de facile, de manichéen à se mettre sous la dent, ils ont du mal à aller au bout du raisonnement.

C’est clair que, moi même, lorsque j’aperçois certains postes sur Facebook dont l’origine extrêmement très très à droite ne fait aucun doute, je me vois consterné. Même chose pour les tout aussi subtiles appels à la casse. Mais voyons, c’est toujours comme cela. Les réseaux sociaux sont toujours plein de postes comme cela. Le pays est comme cela. Pourquoi ce mouvement serait différent puisque, par définition, il s’est constitué de gens de partout sur le territoire. Même la politique, d’une manière générale est comme cela et il n’y a que des observateurs idéalistes non pratiquants pour croire qu’il suffit d’avoir un brassard de telle ou telle couleur pour être 100% blanc ou noir. Bien sur qu’il y a des bobos de gauche plus racistes que les fachos et des insoumis plus égoïstes et individualistes que des mecs de droite. Bon, des gens de chez Marine qui hébergent des migrants, ok, ça doit être plus dur à trouver. Quoi que…

Tout cela pour dire que c’est bien, entre autre, le nombre de données inconnues qui retient tout ce petit monde des People qui seraient donc certainement surpris et tout autant déstabilisés s’ils étaient amenés à connaître la couleur politique de toutes les personnes qui viennent à leurs spectacles, achètent leurs disques ou regardent leurs émissions.

L’autre raison, c’est le rang de la classe. Alors que je m’apprête à parler de « lutte des classes » au présent, en 2018, je suis soudain partagé entre un énorme coup de vieux au lointain souvenir de mes cours de lycée et un extrême malaise à me dire qu’on en est encore et toujours là. Oui, je crois effectivement que c’est aussi un problème de rapport de classes qui marque cette distance peut-être inconsciente entre cette bourgeoisie de la télé et du spectacle et le pauvre gars du rond-point. Pas dans un rapport de dédain mais plutôt d’indifférence. Du snobisme au sens de snober.

Je m’explique : les Gilets Jaunes ne sont pas des pauvres. En tout cas pas encore ni tout à fait. Ce ne sont pas non plus des idiots. Peut être pas tous des lumières, mais pas non plus que des débiles. Du coup : qu’ils se débrouillent.

C’est tout le problème de la classe moyenne que l’on appelle aussi « silencieuse » alors que ce sont plutôt les autres qui sont sourds: la classe moyenne, elle est moyenne. Les pauvres, ok, on identifie bien le besoin: ils n’ont rien. ils n’ont pas de chance, ils n’en n’ont jamais eu, ils nous tirent la larme et nous culpabilisent. Ils n’ont rien et on a tout… trait d’union: on donne. Un peu.

La classe moyenne, c’est plus compliqué : ils n’ont pas rien. Ils ont déjà un peu. Alors qu’est-ce qu’on peut bien leur donner ?

D’ailleurs dans un pays libéral comme le nôtre, est-ce que c’est moral ou légal de donner quelque chose à quelqu’un qui n’a pas rien ? Un pauvre, n’a rien. On lui fait un don. C’est bien, c’est légal et en plus c’est défiscalisable. Yes! Mais donner à quelqu’un qui n’est pas pauvre ? Louer oui. Prêter à la limite. Mais donner c’est bizarre.

Même en plein déclassement, la classe moyenne à moins d’arguments pour attirer la compassion et ce sentiment d’urgence qui deviendrait pourtant nécessaire. C’est un peu, pour certains, comme si après le Téléthon ou le Sidaction, on cherchait à créer un truc autour de la grippe. Sur que cela ferait rire. Pourtant, la grippe, on en meurt aussi.

Du coup, du côté des soutiens, ou au moins de ceux qui se frottent au mouvement, on trouve soit des Pierre Perret des vedettes connues pour avoir su rester simples, soit des Cyril Hanouna, sans doute encore trop jeunes pour avoir oublié d’où ils viennent. C’est toujours ça de pris.

Si le mouvement perdure, peut-être finira t il par se structurer afin d’être mieux identifié. Certains journalistes impatients de pouvoir cuisiner de nouvelles trombines, de pouvoir les classer dans telle ou telle case, le réclament : « trouvez vous un chef! »

L’Etat français a mis plusieurs siècles pour se structurer. Laissons peut-être encore un peu de temps à ces gens pour qu’ils puissent faire sortir leur classe de la moyenne.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s